David Lynch retrouve la loi des séries
La folie "Twin Peaks"
par Jean-Gabriel Fredet
Deux ans après avoir réalisé pour la télévision le feuilleton le plus populaire depuis Dallas, le réalisateur vient d'en réaliser une version pour le cinéma.

La route, déserte, se perd dans le brouillard automnal, au milieu des épicéas et des pins de Douglas dégoulinant d'eau. Un panneau routier représente les deux collines jumelles, les Twin Peaks, emblème de la petite ville proche. Il y a deux ans, tous les dimanche soir à 20h précises, cet étrange générique a arrêté le temps pour les téléspectateurs américains. Pendant dix-huit mois, envoûtée par les talents ésotériques de David Lynch, l'Amérique s'est passionnée pour l'énigme de la série la plus populaire depuis Dallas. Qui a tué Laura Palmer, la reine de beauté de l'équipe locale de foot, l'organisatrice de programmes pour économiquement faibles dans cette petite ville de l'état de Washington ?

Avec les yeux de Dale Cooper, l'agent du FBI chargé de l'enquête, maniaque du dictaphone et passionné de la tarte aux cerises, les fans du feuilleton ont célébré le culte hebdomadaire d'une série étrange, à l'esthétique bizarre et à l'humour décalé, qui a valu à son réalisateur David Lynch, la notoriété naguère réservée à Larry Hagman, le J.R. de "Dallas".

Twin Peaks, bourgade imaginaire du Nord-Ouest américain, quelque part entre Seattle et la frontière canadienne, est paradoxalement devenu un lieu mythique. Un guide touristique a été publié, des agences de voyages ont vendu à des touristes japonais des "tours" avec parcours initiatiques et pélerinage sur les lieux de tournage. Un peu partout, des restaurants ont repris, en hommage à la série, ses décors postmodernes. A New-York, l'American Grill, sur la Dixième Avenue, s'était transformé en réplique intégrale de l'auberge Lamplighter, épicentre du drame. Dans les parties, les accros de la twin-peaksmania s'habillaient comme leurs personnages favoris. Pocket, l'éditeur célèbre pour avoir édité les produits dérivés de Star Trek, faisait une nouvelle fois fortune avec la cassette des confessions de l'Agent Cooper. Quant à Pocket Book, il frappait un grand coup en publiant le Journal intime de Laura Palmer...

Dans l'univers des chaines américaines qui n'ont pas l'habitude de confondre la loi d'airain de la rentabilité avec les obligations de service public, ABC a gagné son pari en programmant la série une seconde saison, après un long hiatus estival de cinq mois. En septembre 1990, Twin Peaks a été intégré à la grille de rentrée, dévoilant au dix-huitième épisode le nom de l'assassin...Un nom devenu de moins en moins important dans une tapisserie enrichie de suicides, de meurtres et de coups de feu, après que deux douzaines de personnes eurent rejoint le show.

Si l'extraordinaire succès populaire de Twin Peaks est remarquable, c'est que l'histoire et les personnages s'opposent aux archétypes du genre. A partir d'un thème classique, l'enquête sur un meurtre qui révèle les ressorts et les secrets d'une petite communauté à première vue très ordinaire, David Lynch et son complice le producteur-scénariste Mark Frost présentent un extraordinaire bestiaire : médecin paranoïaque, camionneur sadique, mort ressuscité, mainate délateur, policier adepte de la lévitation plus une flopée de personnages à double ou triple identité. Autre paradoxe : si David Lynch a marqué de son sceau la série, il n'en a tourné que le pilote et quelques épisodes. Le reste est l'oeuvre de réalisateurs amis, de clones , qu'il a délibérément suscités et inspirés en les introduisant dans son propre monde.

L'engouement du "coeur de cible" de la série, une intelligentsia sophistiquée, sensible aux innombrables emprunts et références cinématographiques, personnages, situations, dialogues allant de la Laura de Preminger au Psychose de Hitchcock en passant Sunset Boulevard, le classique de Billy Wilder, a certainement permis d'y accrocher une publicité spécifique. Donc de lui donner la rentabilité synonyme de durée. Mais surtout le feuilleton est tombé au bon moment, à la fin des années Reagan et de sa morale hyperconservatrice, au moment du retour aux caractères bigarrés, foisonnants et inquiétants de la société américaine de base.

Dans l'univers de David Lynch, Twin Peaks est-il une interruption, une césure, la version édulcorée d'une vision abrasive, née avec Elephant Man, grandie avec Blue Velvet et reprise plus tard sur le mode paroxystique dans Sailor et Lula ? Il n'est pas dans la nature de Lynch de se brider ni de se censurer. La série s'inscrit plutôt dans un continuum. Elle est aussi subversive et demeure un monument à la gloire de l'étrange. Malgré son audience, son succès a toujours été ambigu. Acceptée un peu par hasard par la direction d'ABC, surprise par l'accueil du pilote qu'elle pensait sans lendemain, Twin Peaks a été relégué en deuxième division, la seconde saison, passant du glorieux prime-time du dimanche au cimetière du samedi soir à 22h30. Nominée pour une bonne douzaine d'Emmys, l'équivalent pour la télévision des awards, la série n'a finalement obtenu que deux titres mineurs : montage et costume... "La renommée est quelque chose de contraire à la nature", expliquait dès mai 1990 Mark Frost. "Un succès est condamné à disparaître" commentait pour sa part David Lynch. Sa chevauchée avant-gardiste sur la vague du succès a duré dix-huit mois. Dans l'univers morne, répétitif d'une télé américaine qui se soucie de la qualité comme d'une guigne, c'est à marquer d'une pierre blanche.

Jean-Gabriel Fredet
Le Nouvel Observateur, 14 mai 1992.

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