partait bien sûr d'un concept, c'est-à-dire d'une
définition préalable portant sur son genre : "
". De
(célèbre feuilleton mélodramatique porté plusieurs fois à l'écran, petit et grand) et de
(série humoristique sur quelques jeunes située dans les années cinquante), le tout "
".
Et Mark Frost, comme il est normal, essaie de se réapproprier sa part dans l'entreprise - certainement plus grande que ne l'ont dit
les journaux, prompts à voir dans
Mais même s'il s'agit d'une touche, les conséquences de cette touche, dont on ne peut savoir
l'étendue, ne sont-elles pas considérables ?
Twin Peaks - les pics jumeaux - est, très concrètement, une petite bourgade imaginaire de 51 201 âmes (comme le dit
la plaque à l'entrée, ornée d'un dessin en forme de M), située dans la région forestière du Nord-Ouest, à quelques miles de la frontière
canadienne (le premier titre envisagé était
Northwest Passage), et qui comporte notamment : un
sheriff department, où officie
le shérif Harry S. Truman, ses adjoints Andy et Hawk, la réceptionniste Lucy, un collège (dont nous connaissons les élèves, feue Laura, Donna,
James, Bobby, Mike, mais guère les enseignants), un hôpital - où exerce un psychiatre zinzin, Jakoby ; un grand hôtel, le Great
Northern, possédé par un playboy ambitieux et sans scrupule, Ben Horne ; une cascade et une rivière, dont l'énergie hydraulique
a permis l'établissement de la scierie Packard, scierie que la sœur de "feu" son fondateur dispute à sa veuve, et dont le
terrain fait l'objet des convoitises immobilières de Ben. Quoi encore ? Un café-restaurant, le RR ou "Double R", tenu par Norma
Jennings, lieu de rencontre de la plupart des personnages, et dont les tartes aux cerises font les délices de l'agent Dale Cooper ; un
bar-dancing glauque et improbable, le Roadhouse, pas très différent du Slow club de
Blue Velvet ; et puis, pas loin la frontière
canadienne, au-delà de laquelle s'allume l'enseigne maléfique d'un tripot-bordel clandestin appartenant à Horne : le Jack-n'a-qu'un-œil
(One Eyed Jack). Quoi encore ? Ah oui, nous avons manqué l'oublier : la nature et la forêt, une gigantesque forêt sans fin, qui au lieu
de rester au stade de décor de fond, ne cesse de se rappeler à l'existence par ses bruits, ses animaux et ses mystères. S'il y a
déjà eu des
soap portant des noms de ville : Peyton Place, Dallas, Santa Barbara... et Chateauvallon - dans aucun d'eux le lieu ne
prend une importance aussi grande que Twin Peaks, dont certains décors naturels mythifiés : le RR, le Great Northern, situés près de Seattle, sont
aujourd'hui devenus des lieux de visite.
On a aussi parfois décrit
Twin Peaks comme une sorte de verger de personnages, de harem où tout le monde
(
dixit Serge Daney dans le numéro un de
Trafic) était "
bandant ". En somme,
Twin Peaks est d'abord un cadre ouvert
à chacun, une corne d'abondance de situations et de personnages, qui leur préexiste de toute façon.
L'action de
Twin Peaks, dans le pilote réalisé par Lynch, débute au moment où l'on découvre un cadavre
flottant enveloppé dans du plastique : celui de la reine du collège, la blonde Laura Palmer.
L'enquête sur ce meurtre (qui révèle que la jolie Laura, aimée de tous, se droguait, se prostituait,
avait des relations sexuelles sado-masochistes avec plusieurs hommes, etc.), menée par Truman et un agent du FBI nommé Dale Cooper
(un original, qui se fie à ses rêves, à ses intuitions et à la philosophie tibétaine) nous fera faire la connaissance d'un certain
nombre d'habitants de la petite ville, collégiens et parents, garagiste et maire... On ne saura le nom de l'assassin de Laura qu'au
seizième épisode : il s'agit de son père, Leland Palmer, possédé par un individu diabolique et peut-être imaginaire nommé Bob.
Leland a tué dans les mêmes conditions une cousine de Laura lui ressemblant comme deux gouttes d'eau, Madeleine Ferguson (jouée par la même
actrice que Laura, Sheryl Lee).
Mais l'action se poursuivra au-delà de la solution de ce "whodunit", grâce notamment aux méfaits d'un ex-agent
du FBI devenu fou et pourchassant Dale Cooper sur les terres de Twin Peaks, Windom Earle, et aux manifestations de plus en plus
fréquentes de forces sorties d'un univers parallèle, la Black Lodge, dont l'accès ouvrirait les clés du pouvoir sur le monde. Les indices
qui y mènent sont ceux de toute histoire de trésor qui se respecte, phrases énigmatiques, plans cryptés sur un mur de caverne, etc.
Lorsque à la fin de la série, au vingt-neuvième épisode, Dale Cooper trouve l'entrée de cette intraduisible
"Black Lodge", il trouve en fait un espace qu'il a déjà rencontré dans ses rêves, une Chambre non pas noire, mais rouge, où semblent
siéger pour l'éternité un nain énigmatique, un géant tutélaire (qui s'est déjà manifesté à lui dans ses rêves), Laura elle-même, plus
quelques personnes du monde réel à moins que ce ne soient leurs doubles. Dale y a pénétré pour sauver des forces des ténèbres une femme
qu'il aime, Annie Blackburne. Il en ressort vivant mais transformé, possédé peut-être à son tour par Bob, à moins que ce ne soit
son mauvais double ? C'est sur ce mystère que nous laisse l'interruption, en principe définitive, de la série.
Auparavant, si l'on a pris le temps de suivre l'ensemble dans sa durée (ce que permet son édition complète
sur vidéo-cassettes), on a été introduit à un monde fabuleux, et on est presque devenu l'un de ses nombreux personnages, qui ont fait
sa réputation, mais sur lesquels, au fil de très nombreux articles, on n'a peut-être pas encore tout dit.
Michel Chion