Qui a tué Twin Peaks ?
par Arnaud Viviant
Avec Twin Peaks, le film, David Lynch revient sur les lieux du crime. Pour raconter, au futur antérieur par rapport à la série, la dernière semaine de Laura Palmer. Après le jugement sévère de Cannes, il fait appel dans cet entretien.

Plutôt que Twin Peaks, j'ai le feu à mes basques (Fire Walk With Me), le film aurait mieux fait de s'intituler : Prolégomènes à Twin Peaks. C'eût été plus drôle et néanmoins exact. Car, au fond, c'est bien de cela qu'il s'agit : d'une ample préface, contenant les notions préliminaires nécessaires à l'intelligence de Twin Peaks, la série. Une manière d'entrer par derrière - et comme par effraction - dans cet univers-là. Sur le papier, donc, un genre de film entièrement écrit dans un temps rare et intéressant : le futur antérieur. Un private film comme on dit un private joke.

Seulement voilà. Le film est à l'image de son titre pompier et à rallonge. Après un début franchement pétaradant avec Chris Isaak en Dale Cooper bis et blond (et un joyeux pastiche de la scène d'autopsie du Silence des agneaux..), Twin Peaks bascule dans la spéléologie lourde, l'exploration caverneuse des traumas de la gourgandine Laura Palmer...Fétichistes comme ils le sont, les Twin Piqués seront forcément déçus. Dans cette deuxième partie du film, ils auront certainement l'impression que Lynch ne joue plus. Pas plus avec eux et leur connaissance approfondie des arcanes de la série, qu'avec la belle conjugaison cinéma-télé qui aurait pu faire un film en soi.

Libération : Twin Peaks, la série , fut un immense succès aux Etats-Unis, contrairement à vos derniers films...

Tout de même, mes films n'ont jamais perdu d'argent. Mon plus gros succès financier fut Elephant Man. Après, il est vrai que je n'ai pas rencontré le grand public. En même temps, cela ne signifie pas grand chose. C'est une question de timing, d'état du monde au moment où le film surgit. Par exemple, j'étais intimement persuadé que Sailor et Lula allait faire un tabac dans le Midwest, que les gens là-bas allaient être sensible à cette forme d'humour, entrer dans le trip. Ce ne s'est pas exactement passé comme ça...Quant à Twin Peaks, je ne saurais dire pourquoi cette ville et ce mystère hors des sentiers battus ont autant accaparé l'imagination des gens. Sinon que, pour y entrer, il suffisait de tourner le bouton...

Libération : Quand avez-vous eu l'idée de Twin Peaks, le film ? Avant ou après le succès du feuilleton ?

Après. A la fin du feuilleton, j'ai éprouvé une sorte de tristesse, je ne me résignais pas à quitter le monde de Twin Peaks. La question fut donc de savoir comment j'allais y retourner : par devant ou par derrière ? J'étais amoureux du personnage de Laura Palmer, de ses contradictions : radieuse en surface, mourante à l'intérieur. J'avais envie de la voir vivre, bouger, parler, d'explorer les recoins de son tourment. Le film se situe donc avant le début de la série.

Libération : C'était aussi une façon de revenir à la réalisation de Twin Peaks ?

Oui. A un moment, je me suis senti dépossédé de Twin Peaks. L'idée de continuité à la télévision est formidable. Ne jamais dire au revoir...Malheureusement, cela représente une telle somme de travail et d'écriture, qu'à un moment j'ai bien été obligé de déléguer. Certes, il y avait une différence notable avec les autres séries. Dans un feuilleton normal, le réalisateur filme son épisode, puis s'en va. Pour Twin Peaks, il s'impliquait totalement, il assistait au montage, au mixage, comme s'il s'était agi de son propre film. Personnellement, je supervisais un peu la post-production, notamment au moment du mixage final en deux pistes, où je pouvais opérer des retouches de-ci de-là. Mais la plupart du temps, il ne s'agissait que d'un simple contrôle de qualité. Et ça m'a un peu déprimé.

Libération : Quelle différence faites-vous au juste entre le cinéma et la télévision ?

Jusqu'à la diffusion, aucune. Après quoi, à la télé, contrairement au cinéma, on a une mauvaise petite image et un mauvais petit son. Mais les processus de fabrication restent les mêmes. On a pareillement filmé, monté, mixé le film et la série. Non, vraiment, je ne vois rien de négatif dans l'idée de télévision. D'ailleurs, l'image et le son s'amélioreront et la télé sera alors aussi puissante que le cinéma.

Libération : Au point de l'exterminer ?

Nombreux sont ceux qui ont crus que la photographie allait éclipser la peinture, puis que la télévision allait marquer le déclin du cinéma. Finalement, tous coexistent du fait de leur spécificité. Je pense que le cinéma résistera. Il devra peut-être s'adapter. Il s'agira peut-être de les faire encore plus puissants qu'ils ne le sont aujourd'hui, des films qui ne sauraient être vus qu'en groupe, sur des écrans géants, dans d'immenses salles obscures. Mais le cinéma tiendra.

Libération : Faire de la télévision, est-ce travailler pour la majorité ?

J'apprécie l'accessibilité de la télévision. Les gens sont dans leurs meubles, personne ne les dérange, ils sont au mieux pour entrer dans un rêve. Je ne pense néanmoins pas en terme de majorité. Je travaille égoïstement pour moi, puis je guette les réactions. Il serait vain de préjuger du désir des autres. Ce n'est pas ça, un film. Un film, c'est une série de décisions filtrées par un être particulier à l'écoute de sa voix intérieure, un être qui s'assure de la cohérence, de l'entité de son projet. Si toutes ces règles sont observées, les gens le sentiront. Et apprécieront le résultat à divers degrés.

Libération : N'y a-t-il pas une différence morale entre image télé et image cinéma ? Car il est clair que, dans le film, on voit plus de sexe, plus de drogue...

Ce n'est pas une question de morale. C'est une question d'angle. La télé, si vous voulez, c'est du téléobjectif. Tandis que le cinéma, c'est du grand angle. Ou, pour prendre une autre métaphore, on peut jouer une symphonie au cinéma alors qu'à la télé on est limité au grincement. Seul avantage, le grincement peut y être continu.

Libération : A vos réponses, on sent bien que vous répugnez à conceptualiser

Exact. Les concepts ne m'intéressent pas. Ce sont des emballages. Personnellement, je raconte des histoires particulières avec des êtres singuliers qui ne valent que pour eux-mêmes. Il n'y a pas de quoi généraliser.

Libération : Vous avez rencontré Mark Frost, votre scénariste, parce que vous travailliez ensemble sur un projet concernant les derniers mois de Marilyn Monroe. Mais finalement, vous filmez les derniers jours de Laura Palmer. Y aurait-il un rapport entre les deux ?

Probablement. Ce sont deux femmes à mystère. Par ailleurs, notre projet concernant Marilyn était voué à l'échec. Nous n'étions pas capable de saisir son infinie beauté tout comme son infini tourment. Elle représentait trop de choses aux yeux de trop de gens, nous ne pouvions que réduire le mythe. D'ailleurs, je comprends mieux, de coeur comme d'esprit, Laura Palmer que Marilyn Monroe.

Libération : Que répondez-vous à ceux qui disent "Vous avez adoré la série, vous allez détester le film ?"

Chacun de mes films a divisé le public, déclenché des réactions violentes. Certains adoraient, d'autres détestaient. Et il n'y avait pas grand monde au milieu. Twin Peaks, le film, est certes beaucoup moins drôle et léger que la série. Mais tout bonnement parce qu'il évoque la vie de Laura Palmer, laquelle n'aura été ni drôle, ni légère. Quelqu'un a dit que le film était un magnifique cauchemar. Pour moi, il s'agit d'un poème, d'une symphonie à Laura Palmer. Disons que ça parle moins de cherry pie et plus de la mort d'une sublime jeune fille....

Libération : Francis Bouygues ?

Monsieur Bouygues m'a fait dire qu'il voulait donner de l'argent à des cinéastes afin qu'ils réalisent les films qui leur tenaient à coeur. Il a respecté sa parole.

Libération : Et il vous a accordé le final cut

Oui. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître pour une sensibilité européenne, c'est une garantie fort rare aux Etats-Unis. A tort. Car il est prouvé qu'il film qui a été modifié contre l'avis de son réalisateur obtient moins de succès que prévu. Et puis, c'est absurde. Un cinéaste qui a le final cut est beaucoup plus ouvert aux suggestions de son producteur.

Libération : Une nouvelle série télévisée signée Mark Frost-David Lynch débute ces jours-ci aux Etats-Unis. Elle s'intitule On The Air. De quoi s'agit-il ?

C'est un feuilleton situé en 1957 et qui raconte l'histoire d'un show télévisé en direct, pour une chaine que nous avons appelé la Black Corporation Network. Il y a huit ou neufs personnages, et l'action se situe essentiellement sur le plateau de tournage. Ca parle en fait de tous les imbroglios que l'on rencontre lorsqu'on fait de la télévision.

Libération : De la télé sur la télé, donc. Ce qu'évidemment, vous vous refusez à conceptualiser ?

Vous avez tout compris.

Arnaud Viviant
Libération, 5 juin 1992

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