David Lynch : le feu sacré
par Paul Grave
II y a deux ans, il surprenait tout le monde en remportant la Palme d'or pour Sailor et Lula.
Cette année, avec Twin Peaks Fire Walk With Me, il était l'un des plus attendus du festival. Interview-itinéraire d'un enfant terrible mais gâté.

Twin Peaks, la série télé, était plus comique. Le film est plus métaphysique, plus sombre.

Mmmm...

C'est votre côté Bergman ?

J'aurais préféré que vous ne fassiez pas cette comparaison. Ce côté métaphysique est présent dans tous mes films. Dans la série télé aussi.

C'est plus fort ici.

C'est parce qu'il s'agit de la vie de Laura Paamer. C'est son histoire.

Même la musique de la fin a l'air plus religieuse...

Mmmm...

Il n'y a plus l'équivalent des scènes de la série télé, où l'agent Cooper jetait des pierres sur des bouteilles, pour déterminer le coupable...

Mmmm...

Quel est votre point de vue sur Laura Palmer ?

Je n'aime pas trop parler des films, Paul. Il faut les voir, c'est tout. Les films, ce n'est pas fait pour les mots.

Barry Gifford, l'auteur de Sailor et Lula, a écrit une suite. Vous n'avez pas envie de la filmer ?

Non, pas tout de suite.

Vous dites souvent que, sous « la surace des choses», il y a un autre monde...

Il y a des couches de réalité, c'est certain. Des angles différents...

N'est-ce pas une vision paranoïaque de a vie ?

Non. La paranoïa, c'est imaginer des choses effrayantes qui n'existent pas. Moi, j'ai une vue réaliste du monde.

Quand vous avez débuté, c'était comne peintre. Que peigniez-vous ?

Des scènes dans la rue. Style bourgeois. très mauvais. Maintenant, je fais de la nauvaise peinture, mais intentionnellenent. J'aime ça. Avant, je ne réalisais pas.

Des « parrains », à l'époque ?

Oui. Mon inspiration la plus lointaine, c'est Edward Hopper. J'aime beaucoup, ça tient.

Et le cinéma ?

Comment ça ?

Ben, dans votre ville, à Boise, Idaho...

A Boise, Idaho, on voyait des choses banales. Mais j'aimais ça. Des westerns, des trucs de science-fiction... Mes parents n'y voyaient pas d'inconvénient, du moment que je ne séchais pas l'école. Et je ne séchais pas. Enfin, pas pour aller au cinéma. Plus tard, je me suis mis à sécher pour peindre. Pour moi, l'école, à ce moment-là, était quelque chose de très restrictif, un crime commis contre la jeunesse. On y détruisait les germes de liberté, on n'y encourageait pas la connaissance, ni une attitude positive. Les gens qui m'intéressaient n'allaient pas en classe...

Comment sont vos parents ?

Des gens normaux, hahahaha.

Expliquez.

Les gens sont différents selon les endroits.

Vous n'espérez pas vous en tirer comme ça, non ?

Mon père était un chercheur, un scientifique, pour le ministère de l'Agriculture. Il s'intéressait aux maladies, aux parasites, et à la mort des arbres. Il adorait son job. Il s'y est intéressé dès son jeune âge. Comme je dis toujours : si on coupait la laisse de mon père, il irait dans les bois. Il ne reviendrait pas.

Et votre mère ?

Ma mère a été élevée à Brooklyn, New york. Elle a rencontré mon père à Duke University, pendant une excursion de nature ». Son père à elle était conducteur de tramway, à Brooklyn. C'était un type formidable. Il a quitté l'école très tôt, et il a débuté dans la vie comme docker. Dur. Il vivait avec plein de dictionnaires.

Et vous voilà : c'est le rêve amériain, non ?

Oui.

Vous êtes allé à New York en 1964, et il s'y est passé une prise de conscience...

J'étais livré à moi-même. L'école était hie. J'ai eu ma première pensée originale en 1964. Je l'ai oubliée... hahahaha. Les choses ont commencé à se mettre en place.

Que s'est-il passé ? Les filles ?

Noooooon. C'est arrivé aussi. Mais une petite case de mon esprit s'est ouverte. C'est alors que j'ai commencé à peindre des choses personnelles. Dans la veine de Francis Bacon.

Vous intéressiez-vous au cinéma en tant que moyen d'expression ?

Non. Ce que j'ai fait, finalement, c'est une peinture qui bouge. Une animation.

Il s'agit de The Grandmother, dans lequel une tête fait pousser des estomacs, le tout passé en boucle ?

Oui.

Vous sculptez de la viande, dit-on. Vous êtes étrange.

Bon, c'est pas forcément habituel, mais c'est pas le signe d'un cinglé.

Mel Brooks, qui a produit Elephant Man, a dit de vous que vous étiez un « James Stewart venu de Mars ».

II a dit ça après avoir vu Eraserhead.

Y a t-il jamais un moment où vous vous êtes dit : le cinéma n'est pas mon moyen d'expression, je vais faire autre chose ?

Non. Jamais. La seule fois, peut-être, où j'ai eu un doute, c'est après mon premier court métrage d'animation, je me suis dit : « le cinéma, c'est trop cher ». Et ce film-là avait coûté deux cents dollars. Mais j'étais fauché. J'ai été fauché longtemps.

Vous viviez à Philadelphie, alors ?

Oui.

Avec le réalisateur Jack Fisk, devenu le mari de Sissy Spacek ?

Il vivait au-dessus, oui. C'était mon meilleur ami de lycée. On avait un autre copain, mais il a été tué dans un accident de voiture. Je me suis marié à Philadelphie... C'est une ville violente.

Je l'ai dit, je le répète : Philadelphie est la plus violente, la plus dégradée, la plus malade, la plus décadente, la plus sale, la plus tordue, la plus obscure des villes américaines. Sa devise, c'est : « La ville de l'amour fraternel. » J'y ai vécu. Entrer dans cette ville, c'est pénétrer dans un océan de peur. En 1965, c'était terrible.

L'histoire la plus célèbre de votre séjour à Philadelphie, c'est celle de vos visites à la morgue...

C'est vrai. C'est une histoire vraie. J'habitais non loin de la morgue. Je passais tous les jours devant pour déjeuner au « White Tower ». Or mon déjeuner était à trois heures du matin, c'était mon rythme de vie à ce moment-là. Je travaillais la nuit, je peignais. Au « White Tower », il y avait tous les reporters des feuilles à ragots qui racontaient des histoires de morgue. J'ai donc décidé d'y jeter un coup d'oeil. Une seule nuit.

Vous êtes resté combien de temps à Philadelphie ?

De 1966 à 1970.

C'étaient les années du Flower Power. Vous vous y intéressiez ?

J'avais les cheveux longs, ça oui. Quand je suis arrivé dans mon quartier, à Philadelphie, un type est passé à bicyclette, a jeté un coup d'oeil sur mes cheveux, et m'a crié : « On n'aime pas ton genre, ici. Le gang de la 24e rue va te botter le cul ! » C'était une menace sérieuse... Mais j'ai eu de la chance. Les gars du gang venaient d'arriver à l'âge où ils fondaient des familles, et je suis passé au travers.

Vous sentiez-vous en prise avec l'époque, le rock, le Viêt-nam, tout ça ?

Non. Ça me semblait un mouvement de masse, un gros train. Moi, j'étais sur le bord de la voie. La musique ne me disait pas grand chose. Peut-être un peu Jimi Hendrix...

Il y a quand même deux rockers dans Twin Peaks, Chris Isaak et David Bowie.

Oui. Ils sont bien, non ?

Que se passe-t'il après Philadelphie ?

Je suis entré à l'American Film Institute. J'ai fait des petits métiers. Ma femme vivait dans un garage retapé, avec ma fille, nous étions séparés.

On dirait du Dickens...

C'était un beau garage, un genre de bungalow, en fait. Elle allait déménager. Elle m'a demandé de m'installer dans cet endroit. Mais je n'avais pas les moyens. Mon ami Jack Nance, l'acteur principal de Eraserhead, venait de trouver un job comme livreur de journaux. Je lui ai demandé si il y avait un job pour moi. Du coup, j'ai distribué le Wall Street journal pour quarante huit dollars par semaine. J'avais un peu de fric, enfin. Auparavant, je devais dormir sur les décors de Eraserhead... Remarquez, on tournait dans une énorme maison de dix-huit pièces, à Beverly Hills, construite par le milliardaire Doheny, l'un des fondateurs de Los Angeles. Mais c'est vrai que j'étais sans le sou.

Comment avez-vous rencontré Mel Brooks ?

Il m'a fait téléphoner. Il avait vu Eraserhead. Il m'a parlé d'Elephant Man, qu'il voulait produire.

Vous avez eu des contacts avec le vieil Hollywood ?

Billy Wilder. Il est génial. C'est l'un des plus grands, avec Stanley Kubrick. J'ai rencontré Billy Wilder à une party donné par Jacqueline Bisset.

La façon dont vous utilisez le son, dans Twin Peaks, est inhabituelle.

En effet. Il y a des dialogues inaudibles, des effets de cartoon... Je n'ai jamais eu de vraie liberté depuis Eraserhead. C'est la deuxième fois. Francis Bouygues n'est jamais intervenu.

L'un de vos problèmes, dans vos films, c'est le rythme. Vous avez souvent tendance à concevoir les plans comme un peintre, comme des images immobiles. Parfois, vous avez du mal à dynamiser vos plans...

Mmmm. J'en ai conscience, mais... Quand le film est terminé, en général, je suis satisfait du rythme. Je tourne beaucoup, je travaille pas mal au montage. Disons que le premier montage de Twin Peaks, le film, faisait cinq heures.

Le plus intéressant, c'est qu'on n'a pas besoin d'avoir vu le feuilleton pour pénétrer dans le film.

C'est la meilleure nouvelle de la journée, Paul.

J'aimais bien le héros du feuilleton, Dale Cooper. Il a presque disparu, ici.

On aurait pu continuer avec lui. Mais certains acteurs en avaient assez de Twin Peaks. Ils avaient envie de passer à autre chose. Moi, j'adore le monde de Twin Peaks. Je voulais y retourner avec Laura Palmer. J'y retournerais peut-être encore...

Paul Grave
Cinénews, juin 1992

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