Twin Peaks
Par Michel Rebichon
Danse macabre. Pour les fans de David Lynch.

Tentons de simplifier. Imaginez un pays, un village, une place et sur cette place, des habitants. Imaginez aussi des gens déjà familiers de l'endroit, des gens qui savent parler la langue et, forcément, communiquent avec les autochtones, des gens qui connaissent les us et les coutumes pratiqués et, forcément, repèrent les changements de comportement, des gens qui savent tout de suite mettre un nom sur les lieux et même reconnaître les habitants, sachant quelle est leur profession, leur situation familiale etc, etc. Imaginez, maintenant, toujours ce même pays, ce même village et cette même place, mais voilà qu'arrive un car de "touristes". Des gens qui "débarquent" pour la première fois. Forcément, le contact est moins rapide, les relations plus difficiles et plus superficielles, les codes sans valeur. Malgré des cartes et des guides, la communication a du mal à s'établir...

En voyant "Twin Peaks, le film", on se retrouve dans cette situation soit du voyageur familier, soit de l'étranger. Au sein même de la rédaction de Studio, il y a ces sentiments opposés de reconnaissance ou de mise à l'écart. Scission entre les "Peakers" - les fans, ou simplement les connaisseurs - de la série télévisée, et les "non-Peakers", ceux qui navaient jamais apprécié -ou tout simplement jamais suivi - la série. D'un côté les membres du club, de l'autre, les exclus. Force est de constater que ceux qui aiment le film appartiennent - en dehors de toute considération sur l'oeuvre intégrale de Lynch - le plus souvent à la première catégorie. J'appartiens aux Peakers et j'aime le film parce qu'on y retrouve tous les ingrédients - et les racines - de ce monde de drogue, de sexe et de sang.

"Twin Peaks, le film" s'ouvre par une enquête sur le crime de Teresa Banks, l'amie de Laura Palmer. Mais le vrai sujet, en fait, c'est le récit des sept derniers jours de la vie mystérieuse et angoissante de Laura Palmer. Sept jours de cauchemar qui finissent dans l'enfer, comme une ultime préface à la série.

Film-charade, film-collage, film-jeu de piste, film-puzzle, "Twin Peaks" est une expérience hallucinogène, un trip qui flirte avec la mort. Franchie la pancarte qui annonce "Welcome to Twin Peaks. Population 51.201", il faut renoncer à tout cartésianisme, à tout pragmatisme. On entre (ou pas) dans cet univers en apnée où David Lynch nous met la tête sous l'eau pendant plus de deux heures. Pour ne pas couler corps et âme, il faut simplement avoir le coeur bien accroché. David Lynch fuit de plus en plus le concret et le rationalisme, c'est l'homme des sensations polymorphes, des malaises viscéraux, des expériences, des écorchures et des ténèbres, c'est le Francis Bacon et le Jérôme Bosch du cinéma. Son film est un festival de sensations fortes, d'images et de sons distordus. Les scènes les plus incongrues, les plus drôles, les plus terrifiantes s'enchainent dans un fulgurant chaos, un kaléidoscope orchestré de main de maître, un maelstrôm dont on ne peut sortir indemne. Son travail sur l'image, la mise en scène et le son (belle attention qui mêle la formidable partition musicale de Badalamenti et des sons jamais entendus) nous entraînent de l'autre côté du miroir. Le fil rouge de cette histoire, c'est Laura Palmer, la très belle et très bonne Sheryl Lee, pivot de tous les chantages, de tous les désirs, de toutes les tractations, c'est Alice au pays des horreurs. Si vous n'avez pas été éjecté en route, le cauchemar, imperceptiblement, vous étreindra, vous enlacera pour une danse macabre dont vous garderez longtemps le souvenir. Comme le dit David Lynch, à quoi bon chercher un sens à un film quand la vie, elle-même, n'en a pas.

Michel Rebichon
Studio, Juin 1992.

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