Twin Peaks Fire Walk With Me : coup de pied au culte
par Gérard Lenne

Le choix d'un premier plan n'est jamais le fait du hasard. Ici, la destruction brutale d'un téléviseur est forcément signifiante, mais de quoi ? David Lynch a t-il voulu nous transmettre un message comme "Fini la TV, on va au cinéma" ? Ou bien conjurer un mauvais sort, une malédiction : celle qui nous entraîne, irrésistiblement, à situer le film Twin Peaks par rapport à la série. Ou encore qu'il ait finalement pris celui-ci en grippe ? Hypothèse que corrobore apparemment en grande partie, le film tel qu'il est, alors que la série déployait (avec quel faste !) la quintessence de l'univers lynchien.

La question préalable, devant une entreprise aussi singulière que celle-ci, sans exemple connu à ce jour (la "prequel" d'une série culte) est évidemment : à qui s'adresse-t-elle ? De deux choses l'une : aux fans de Twin Peaks ou aux autres. Si elle est destinée aux autres, c'est un échec flagrant; d'un bout à l'autre, le film est référentiel, quasiment incompréhensible si on n'a pas suivi la série. Si elle s'adresse aux fans, c'est leur infliger une inévitable déception (1).

Contrairement à La famille Addams, par exemple, série aux épisodes discontinus, dont on a pu recréer l'atmosphère à la faveur d'un scénario original et astucieux, Twin Peaks était un vrai feuilleton ! Avec ce que cela suppose de rites, de rendez-vous, de régularité lancinante (bien symbolisée par l'alternance des thêmes musicaux du génial Badalamenti), et aussi de matière rocambolesque : rebondissements, déguisements, complots, etc...

Et puis il y avait le suspense de l'enquête policière, de ce whodunit ironique mené par un détective brillant. Super agent fédéral, Dale Cooler était un Holmes new-look, nanti d'un Watson sous forme de magnétophone portatif. Or, nous savons qu'il n'est jamais venu à Twin Peaks avant le meurtre de Laura Palmer. Nous ne le verrons donc ici qu'à Philadelphie et .... dans les scènes rêvées. (2)

La première demi-heure, située un an avant la mort de Laura, met en scène l'enquête autour de l'assassinat de Teresa Banks. La découverte du corps, son examen par les agents du FBI et les altercations de ceux-ci avec les autorités locales rappellent le début de la série, mais sans le charisme de Dale Cooper, sans la chaleur et l'humour de ses relations avec le shérif.
Quand on arrive (enfin) à Twin Peaks, c'est comme un déclic. Le thème musical fonctionne comme signe de reconnaissance. Le fan tressaille. Il sera cruellement déçu, tel celui qui, se rendant à un concert de son groupe préféré, s'aperçoit qu'il ne joue pas du tout "comme sur le disque". On ne reconnaît pas même les lieux, et les trois quart des personnages ont disparu. Il y a une scène seulement au "Double R", une chez les Johnson. On aperçoit à peine Albert (l'excellent Miguel Ferrer). Bowie fait un passage éclair dans un personnage qui "remplace" celui (capital !) de Windom Earle. Oubliés la scierie et l'hôtel du Grand Nord, les Packard et les Horne, et leur désopilant anti-"Dallas".... Quant à la "dame à la bûche", elle traverse un plan, tristement.

Si une réplique-gag affirme que cinquante pour cent des lycéennes américaines sont comme Laura (blondes, toxicomanes et sexuellement actives), on est loin de cette parodie subversive du soap-opera sur fond de petite ville peuplée exclusivement de psychopathes, de corrompus et de dégénérés...

Parmi les trouvailles dont la série était fertile, un coup de génie : Laura Palmer était déjà morte quand l'action commençait. Les révélations sur elle se succédaient, laissant le champ libre à l'imagination. Cette fois, nous savons tout de ses dépravations. En gros, elle enfile des bas noirs et sniffe de la poudre blanche, puis va danser les seins nus avec des voyous. Fini le mystère, donc la fascination. Conscient de ce manque, Lynch surenchérit dans le cauchemardesque et le tourmenté. Laura gémit, pleure, hurle, en proie au fantasme de l'inceste avec un Ray Wise plus frénétique que tout l'Actors Studio réuni. Exit cette distanciation narquoise qui faisait le prix de la série.

La seule à ne pas y perdre est Sheryl Lee, qui, cantonnée alors dans le rôle de Madeleine (cousine/sosie brune de Laura), crève l'écran et se voit promise à un bel avenir. Grâce à elle, et au requiem de Cherubini, le Twin Peaks-film bénéficie même d'un superbe finale.

(1)Une troisième solution, soutenue au sein de la rédaction de la Revu, suppose que la cible est le cinéphile pointu, pour qui Lynch jouerait la carte de la dérision généralisée.

(2) On comprend mieux après coup les réticences de Kyle McLachlan à participer à cette aberrante opération - voire le ferme refus de Sherilyn Fenn.

Gérard Lenne
Revue du cinéma, Juin 1992.

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