L'étrange Mr LYNCH
Dans le plus grand secret, il vient d'achever l'adaptation au grand écran de sa série télévisée à succès.
Il nous a reçus sur son plateau. Exclusif.
par JEAN-PAUL CHAILLET

Comme secoué de convulsions, un nain difforme et bossu vêtu de rouge s'agite en gros plan devant la caméra. «Davantage d'aboiements», demande l'homme à la casquette noire qui regarde la scène, en retrait, sur deux écrans de contrôle vidéo. Le nain s'exécute et pousse quelques petits jappements aigus. «Rires maintenant», exige la voix. Le petit homme rit, d'un rire étrange d'épileptique. «Plus heureux, les rires, et enchaîne avec des aboiements et des claquements de doigts», dit la voix, plus exigeante à chaque requête.

Sur l'un des plateaux des Studios City à Van Nuys, dans la vallée de l'autre côté des collines de Los Angeles, David Lynch est en train de diriger une scène de son nouveau film, "Tvin Peaks: fire walk with me", la version cinéma de la série culte du même nom qui, l'an passé, a révolutionné la paysage audiovisuel par son audace. En sous-titre: "Les sept derniers jours de Laura Palmer". L'équipe a passé plusieurs semaines en extérieurs dans la région de Seattle, au nord-ouest du pays, et vient de rentrer à Los Angeles pour filmer les intérieurs. Justement, Laura Palmer arrive sur le plateau en long fourreau de velours noir, chevelure platine en volutes artistiquement arrangées et vient embrasser David Lynch qui la félicite de son apparence glamoureuse.

Après les gros plans du nain, appelé au générique «l'homme venu d'un autre endroit» et incarné par Michael J. Anderson, le décor a été légèrement modifié. La pièce est la même avec son sol aux carreaux noir et blanc et ses rideaux de velours pourpre. Deux larges fauteuils de velours fané, une statue et des lampes à l'éclairage diffus donnent à l'endroit un aspect presque irréel. Ça tombe bien puisqu'il s'agit de la scène 238, intitulée sur la .feuille de service du jour: «Intérieur chambre rouge: rêve de Laura».

Voici maintenant qu'apparaît l'agent Dale Cooper, autrement dit Kyle MacLachlan, vêtu d'un strict costume noir, d'une chemise blanche et ses cheveux de jais plaqués. Les yeux clos, il se plie docilement aux bons soins d'une maquilleuse qui effectue quelques raccords. Le nain est toujours là, se dandinant avant d'aller se dissimuler derrière le dossier du fauteuil de Sheryl Lee-Laura Palmer.

Confortablement assis sur son fauteuil dans ses pantalons beiges très larges et sa veste noire un rien trop étroite, les pieds calés sur un repose-pieds brodé, son porte-voix en main, Lynch fait savoir qu'il est prêt et demande la musique. Elle vient de haut-parleurs invisibles, musique originale signée du tandem Badalamenti et Lynch (pour les paroles) et sensuellement chantée par Julee Cruise dont la voix s'elève dans le silence religieux du plateau.

Une machine à éclairs, caisse de verre au centre de laquelle un arc électrique, actionné à volonté, simule les rayons aveuglants, a été apporté, et l'on entend la voix de David Lynch à son opérateur; «Très lentement et dreamy.» La caméra s'élève et s'approche du visage de Sheryl Lee qui dit son texte à l'envers de manière quasi syncopée tandis que des larmes commencent à perler dans ses yeux clairs. Julee Cruise chante "Was it you, was it me" tandis qu'un éclair zigzague dans l'air immobile et surchauffé. Sheryl Lee éclate en sanglots tandis que la caméra s'éloigne lentement et que Kyle MacLachlan reste immobile. «Absurde, évident, fantastique», déclare Lynch après la prise (une seule sera nécessaire). Pour le moins.

Après la Palme d'or de Cannes pour "Sailor et Lula", personne aux Etats-Unis n'était pourtant prêt à donner à Lynch le budget nécessaire à faire son film suivant. Comme le dit anonymement le responsable d'un studio: «David Lynch n'est pas le réalisateur le plus commercial, mais ses films marchent très bien en Europe.» C'est donc le magnat Francis Bouygues, par l'entremise de sa nouvelle société Ciby 2000, qui a offert carte blanche au réalisateur de "Blue velvet", lui offrant du même coup un contrat juteux de trois films. "Twin Peaks" est donc une production cent pour cent française dont le budget, modeste comparé aux critères américains moyens, est inférieur à dix millions de dollars.

C'est le dernier jour de tournage de Kyle MacLachlan, que Lynch a révélé dans "Dune" et qui a été le héros perturbé de "Blue velvet" avant d'incarner le célèbre agent Cooper dans la série "Twin Peaks". Comme l'avoue l'acteur, il connaît trop bien son metteur en scène pour avoir besoin qu'ils se parlent sur le plateau. Lynch se contentant de lui donner de temps à autre quelques indications techniques de posture et de mise en place. MacLachlan avait commencé par refuser de reprendre son rôle de l'agent Cooper. «Le scénario ne me satisfaisait pas, et j'avais été déçu par l'écriture des épisodes de la seconde série télé, confie-t-il. J'ai besoin de lire quelque chose de stimulant et d'éprouver de l'intérêt pour l'histoire et les personnages.»

"Tvin Peaks: fire walk with me" est en fait une «prequel». Autrement dit, l'action du film se déroule avant les événements racontés dans la série qui, personne ne l'a oublié, démarrait par la découverte du cadavre de Laura Palmer, jeune fille bien sous tout rapport dont la vie secrète ne correspondait pas vraiment à cette image.

«Le scénario était presque automatiquement écrit, explique Lynch. Nous remontons dans le temps, beaucoup d'éléments nous sont connus, mais nombre d'autres ne le sont pas. L'amusant et l'excitant a été pour le coscénariste Bob Engels et moi de combler ces trous.» Ce qu'on peut déjà révéler de l'intrigue de "Twin Peaks: fire walk with me" est suffisamment alléchant. Chronique des sept derniers jours de Laura Palmer, le film commence en fait un an plus tôt avec la découverte du corps de Teresa Banks, qui amène une enquête du FBI. L'agent Dale Cooper (Kyle MacLachlan), dont le pouvoir intuitif est bien connu, est dépêché sur les lieux du crime...

Pendant ce temps, on suit les activités de Laura Palmer qui semble traumatisée par une mystérieuse expérience. Incapable de résister à la spirale vertigineuse de la drogue de sexe, Laura Palmer, habitée par une présence maléfique qui la dévore d'un feu intérieur destructeur, voit s'abattre autour d'elle la sombre main d'un destin fatal. Comme le précise Charlotte Fraisse, la très efficace productrice exécutrice française qui suit le tournage sur place, «le film permet de comprendre pourquoi tant de gens ne parleront pas et pourquoi la vérité sera si difficile à faire éclater». «Je suis fasciné par les histoires de meurtres parce qu'elles traitent de vie et de mort et qu'elles sont animées d'un mouvement interne propre, s'enthousiasme David Lynch avec un sourire en coin.»

Pour les amateurs de la série, "Twin Peaks: fire walk with me" sera l'occasion de retrouver, qu'on se rassure, la plupart des personnages et des caractères uniques du feuilleton. Mais outre les visages familiers du shérif Harry Truman (Michael Ontkean), de Tommy the Hawk (Michael Horse), d'Andy Brennan (Harry Goaz), du docteur Jacoby (Russ Tamblyn), de Leland Palmer (Ray Wise), Donna Hayward (Moira Kelly), le film révélera une galerie de nouveaux personnages, tout aussi gratinés et excentriques. David Bowie incarne un agent du FBI depuis longtemps disparu et qui réapparaît soudain. Chris Isaak est lui aussi un agent du FBI faisant équipe avec Kiefer Sutherland, tandis que David Lynch lui-même s'est glissé avec un plaisir évident dans la peau de Gordon Cole, le directeur du bureau local du FBI. Le réalisateur a aussi écrit un rôle sur mesure à Harry Dean Stanton, le responsable d'un parc de caravanes un rien marteau qui en sait davantage qu'il ne voudrait l'admettre.

Retour sur le plateau où Lynch tourne une scène compliquée dans laquelle les acteurs doivent se mouvoir à l'envers en débitant leur dialogue de la même manière tandis que la caméra enregistre le tout, mais également à l'envers. Au montage, tout sera remis dans l'ordre afin de donner à la séquence une sensation de malaise. Kyle Mac Lachlan doit marcher à reculons et disparaître derrière le rideau rouge. Le nain danse comme un crabe tout en déclamant de sa voix métallique: «Est-ce le futur ou le passé? Savez-vous qui je suis?... Je suis le bras.» MacLachlan enchaîne: «Où suis-je? où puis-je aller ailleurs qu'à la maison?» (NdR:j'ai tout remis à l'endroit pour plus de compréhension!) Et le nain tordu d'éclater d'un ricanement sardonique. «Encore plus bizarre et plus chuchoté», demande David Lynch, son éternel curedent vissé au coin de la bouche.

Jean-Paul Chaillet
Première, Février 1992.

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