Mon dieu que la morte est jolie
par Henri Béhar
De la neige sur un écran de télé. L'écran explose. Un cri de femme, le bruit sourd d'un instrument contondant sur un crâne. Noir. Campagne. Enveloppé dans du plastique, un cadavre flotte sur une rivière... Ainsi commence Twin Peaks , Fire walk with me de David Lynch, le film (en compétition) qui marque le passage au cinéma de la série télévisée à succès. Un passage dont le cinéaste s'explique ici avec un plaisir gourmand.

Au moment de Twin Peaks (la série), les journaux américains saluaient l'entrée du David Lynch d'Eraserhead dans le "mainstream" américain. En une formule, abondamment reprise par les médias, le cinéaste définissait Twin Peaks - portrait d'une petite ville de province où le policé de la surface recouvre un grouillement de démons - comme la rencontre de Peyton Place et de Blue Velvet.

Le triomphe fut instantané. Il est plus que justice que Twin Peaks, Fire walk with me (le film) vienne cette année en compétition à Cannes.

"Qui a tué Laura Palmer ?" est devenu une question aussi cruciale que "Qui a tiré sur J.R. ?" à l'apogée de Dallas. Newsweek a même fait une couverture avec le portrait de Laura noyée...Le merchandising suivait : on commercialisait les cassettes que l'agent Dale Cooper (Kyle McLachlan, qui revient dans le film) dictait à sa secrétaire Diane (qu'on ne voyait jamais); l'album d'Angelo Badalamenti se vendait comme des petits pains; consécration : Sesame Street en faisait une parodie (Twin Beaks); enfin, Jennifer Lynch, fille de David, écrivait Le Journal Secret de Laura Palmer qui servira de base à Fire Walk With Me.

"En partie seulement. Le livre de Jennifer retrace l'itinéraire de Laura Palmer mais s'arrête avant la dernière semaine..." explique David Lynch, rencontré dans un restaurant de Los Angeles. Avec un accent Midwest à la James Stewart, David Lynch parle comme un personnage de Jim Jarmusch, par rafales énigmatiques. Il s'arrête, repart, laisse de grands blancs entre les mots, ou les ponctue d'un éclat de rire nasillard rappelant confusément le cri de la hyène.

"J'adorais la série", poursuit-il. Mais la télévision est par nature vorace. Tout va si vite que, si vous n'êtes pas sur la brèche à chaque instant, vous perdez pied peu à peu. Il est même difficile d'aller vraiment au bout d'une idée. J'essayais de faire d'autres choses en même temps (dont Sailor et Lula). Avec un film, vous pouvez prendre un peu de recul, agir et réagir, laisser reposer, reprendre. A la fin de la série, je crois que nous avons assez bien réussi notre sortie."

Pourtant, la critique finit par fair preuve d'une animosité aussi forte que son enthousiasme initial. "J'étais forcément en première ligne et j'avais activement participé à la campagne de lancement. J'étais donc le premier à abattre. Mais quelle jouissance quand on se relève !"

Entre alors dans le jeu Ciby Productions, filiale américaine de Ciby 2000, société de production cinématographique de Francis Bouygues. Elle passe, l'été dernier, un accord avec Lynch portant sur trois films. Lynch commencera par Twin Peaks. "Je n'avais pas envie de quitter cette bourgade de 51 201 habitants à la frontière canadienne sur la Côte Ouest. Et je trouvais intéressant de la traiter en un film bouclé plutôt qu'en une série ouverte. Une question s'est posée alors : fallait-il replonger dans le passé ou se lancer dans le futur ? Est venue l'idée de raconter la dernière semaine de Laura Palmer. Je l'ai suggéré à Ciby, ils nous ont très vite donné le feu vert, et nous avons foncé. De l'accord à la projection à Cannes en passant par l'écriture, le tournage, le montage, le mixage et les finitions, il se sera passé moins d'un an."

Lynch a gardé pour le film un style proche de la narration à épisodes. Ainsi, Chris Isaak, Kiefer Sutherland, Harry Dean Stanton ou David Bowie disparaissent du film au bout d'une demi-heure et ils sont remplacés par d'autres. "La télévision m'a donné le goût d'une très grande liberté. Aller directement à la meilleure solution, plus vite. A condition de ne pas aller trop vite, ça n'entrave pas la créativité."

Blonde à faire pâlir d'envie Michelle Pfeiffer, Sheryl Lee reprend du galon dans le rôle de Laura Palmer. Mieux, elle monte en grade : elle occupe, plein cadre, l'essentiel des images du film. Manière pour David Lynch de se faire pardonner ? Dans la série, il l'avait longtemps trimballée à l'état de cadavre. "Elle avait été engagée pour jouer une morte, précise-t-il, et elle fut une morte épatante ! Mais il se trouve que , vivante, elle a un talent fou, entre complètement dans le personnage, le rend réel. Sheryl Lee a été Laura Palmer du début à la fin du tournage, très dur pour elle, très dérangeant. Elle en est d'ailleurs ressortie malade."

Pour filmer la mort de Laura Palmer, Lynch a pourtant délaissé la facture explicite de Sailor et Lula (ah, la tête de Willem Dafoe qui explose et roule par terre !) et chorégraphié pour Sheryl Lee un "poème visuel et musical pour visage et lumière". C'est la bande-son qui porte alors le poids de la violence. "On a utilisé une nouvelle technique d'enregistrement digital , nommée le SSL : tout est mis sur ordinateur, et vous pouvez aller plus vite, plus lentement, à l'endroit, à l'envers, superposer le même thème dans les deux sens. J'ai tenu à mixer moi-même la musique. Il vous passe quelque chose par le corps lorsque vous avez les mains sur les manettes. Si posé que vous soyez - et je ne suis pas un technicien - c'est inexplicable. ça vous fait décoller l'imaginaire."

Comme s'il en avait besoin, répliqueront les psychanalystes à la petite semaine qui ne manqueront pas de parler encore à propos de Twin Peaks du "fandango freudien" de David Lynch.

Henri Béhar
Le Monde, 7 mai 1992

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