David Lynch : Mon film est juste un rêve
entretien avec Jean-Luc Wachthausen
Le sulfureux cinéaste américain raconte les sept derniers jours de la belle Laura Palmer. Autopsie hallucinante d'un meurtre

Avec son allure impeccable et réservée,ses bonnes manières, sa voix douce, sa mise chic et soignée, on est loin d'imaginer, à le voir siroter tranquillement son café, que David Lynch est une sorte de génie du bizarre, le sulfureux réalisateur de Blue Velvet, Sailor et Lula (Palme d'Or à Cannes en 1990) et autre Elephant Man. Il a quarante six ans, est né à Boise (Idaho) et aime surtout "s'amuser, ce qui, chez lui, équivaut à beaucoup travailler. Dans tous les domaines : vidéo, publicité, peinture (exposition chez Léo Castelli à New York), photo (sur les "paysages industriels et les usines vivantes" selon son expression), bande dessinées (Le chien le plus coléreux du monde), disque (le premier album de Julee Cruise), théatre, etc. Bien sûr, il lit Kafka, adore filmer des fourmis et conjugue rock et dada.

Rien n'arrête son imagination débridée, son goût de la provocation et de la manipulation, pas même le fait de jouer un patron du FBI sourd et gueulard dans la version filmée de son célèbre feuilleton TV, Twin Peaks : Fire walk with me, qui sort cette semaine. David Lynch remonte cette fois en arrière, revient sur les lieux du crime et raconte - sans rien élucider - les sept jours qui ont précédé le meurtre de Laura Palmer.

Jouer avec la réalité


L'occasion de faire valser dans le labyrinthe névrotique d'une petite ville américaine une joyeuse ribambelle de cinglés, Sheryl Lee, Kyle MacLachlan, Kiefer Sutherland, Ray Wise, David Bowie, Chris Isaak, Harry Dean Stanton. Rencontre avec un cinéaste qui a provoqué un électrochoc au festival de Cannes

Le figaro : Alors, remis de l'accueil mouvementé de Twin Peaks à Cannes ?

Je ne sais pas. Et vous ? Vous pensez que les spectateurs étaient sous le choc ? Moi aussi. En fait, je crois qu'il n'y a rien à penser de Twin Peaks, du moins pour l'instant. Il faut laisser évoluer ses sentiments, le voir deux fois ou patienter deux ans pour se faire une idée. Après le succès du feuilleton et de Sailor et Lula, on m'attendait au tournant, moi le cinéaste américain produit par Francis Bouygues...

Le figaro : Justement, quel était l'intérêt de faire un film après le feuilleton ?

Je voulais vraiment faire ce film, c'est tout. Vous savez, quand vous avez un projet, il y a des moments où tout le monde vous dit non ! Avec l'équipe de Bouygues, Ciby 2000, c'était oui !, et nous l'avons fait. Le tournage a été difficile mais enthousiasmant, excitant.

Le figaro : Aucun problème avec votre producteur ?

Aucun, vraiment. Monsieur Bouygues est simplement entré en contact avec moi et m'a dit : "Je veux vous donner de l'argent pour faire le film que vous souhaitez. En toute liberté." C'était difficile de ne pas travailler avec un tel patron !

Le figaro : D'un point de vue artistique, est-ce plus intéressant de faire un film ou une série TV ?

Pour moi, les deux sont intéressants et liés. D'ailleurs, le film commence là où la série s'arrêtait : sur un écran de TV enneigé de parasites. Néanmoins, à la télévision, on travaille trop vite et on est obligé de faire des concessions au niveau du son et des images

Le figaro : Twin Peaks, c'est quoi, au juste : un cauchemar éveillé, un soap opera, un mixage, selon votre expression, de Peyton Place et Blue Velvet ?

Un peu tout ça ! J'aime bien jouer avec la réalité, qui est multiple et différente pour chacun de nous. Dans Twin Peaks, c'est pareil, il y a d'un coté plusieurs formes de réalités et, de l'autre, le rêve. Pour ma part, je n'y vois aucun sens concret, sinon l'évasion. Et si Twin Peaks parait confus, il ne l'est pas plus que passer une journée sur cette planète...

Le figaro : Avec autant de drogue, de sexe et de rock and roll ?

Au contraire de mon héroïne, Laura Palmer, je ne prend pas de drogue et j'ignore totalement si elle change la perception du monde...Mais mon film n'a rien à voir avec la drogue. C'est juste un rêve.

Le figaro : Un cauchemar, plutôt, vécu par une fille vraiment étrange et névrosée, Laura Palmer ?

D'un côté, elle semble innocente, jolie avec son sourire radieux, semblable à n'importe quelle jeune fille américaine; de l'autre, elle est sombre, perverse, dangereuse, autodestructrice. Mais, dans le film, on finit par comprendre pourquoi elle tombe dans la déchéance et le drogue.

Le figaro : Vous jonglez sans cesse avec les ambiances, les lumières et surtout la musique de votre compositeur fétiche, Angelo Badalamenti ? C'est votre truc favori ?

Je crois que dans un film, la musique et les effets spéciaux ont une place aussi importante que les images. Ils créent une ambiance, développent des sentiments, des situations, font évoluer les personnages. Ils sont vitaux. Pour moi, l'alchimie entre le son et l'image est très intuitive, très abstraite. Pour moi, le cinéma est un médium basé sur l'intuition.

Art abstrait et expressionniste


Le figaro : Vous travaillez plus en musicien qu'en cinéaste ?

Sans doute. En composant certaines parties musicales avec Angelo, j'ai construit Twin Peaks comme une symphonie avec différents mouvements. Je crois que la musique tout comme le cinéma peut traduire tellement de sentiments, sans paroles. En tant que peintre, je crois à l'art abstrait et expressionniste. Le cinéma en est un.

Le figaro : Pourquoi avoir donné de si petits rôles à David Bowie et Chris Isaak ?

Ca me faisait plaisir de les avoir tous les deux, mais c'est vrai que, dans mon histoire, je les fait disparaitre un peu rapidement. J'adore Bowie. Il a une telle présence à l'écran. Je les engagerai bientôt pour de bon.

Le figaro : On dit que vous êtes un cinéaste dangereux, c'est vrai ?

Ah bon ! Quelle idée ! Je me contente d'imaginer et de raconter des histoires, celles, par exemple, de Teresa Banks et Laura Palmer dans Twin Peaks... Pour vous rassurer, mon prochain film sera une comédie, One saliva bubble, que j'ai écrite il y a cinq ans avec Mark Frost.

Jean-Luc Wachthausen
Le figaro, 4 juin 1992

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