Twin Peaks, retour dans un cul-de-sac
par Gérard Lefort
L'idée de David Lynch était alléchante : faire un film, après, sur ce qui se passe avant le feuilleton. Tout y est, même de beaux restes, mais mal réchauffés.

Intellectuellement, c'est un projet excitant. Cinématographiquement, c'est un résultat décevant. Twin Peaks fire walk with me, avec son titre à rallonge, se donne en effet comme résumé des épisodes précédents de la série télé mais qui, donc, a été tourné après. Si vous avez manqué le début de la fin, voilà donc la fin du début, le devant de la suite si l'on veut, tout à fait à l'image du T-shirt de promotion du film qui dit Twin Peaks devant et les 7 derniers jours de Laura Palmer derrière. David Lynch, qui n'est pas un abruti, se pose toutes les questions que déchainent un tel mic-mac spatio-tempo, et surtout, nettement plus passionnant, la question du passage de l'image télé à l'image cinéma.

Twin Peaks(2) surgit d'un écran de télé où Twin Peaks(1) vient de s'achever. Sur l'écran, comme à la fin des programmes, la neige, une tempête de parasites électroniques qui vont se recomposer autrement pour faire du cinéma. Ca, c'est l'idée (bonne). Pas bête non plus, celle qui consiste à guest-stariser toutes les références au feuilleton. Les personnages principaux, y compris notre agent spécial Dale Cooper, les musiques de Badalamenti, les ambiances, le climat, les objets fétiches, les éclairages : tous les codes y sont, à la lettre, allumés et aussi sec éteints.

Sur ce terrain impressionnant de la frustration auto-masochiste, Lynh se retrouve soudain comme devant un réfrigérateur ouvert dont il aurait lui-même systématiquement balancé le contenu. Qu'est-ce qui reste ? Le froid, la solitude et le bruit du moteur. Condamné à quand même faire sa cuisine, il pioche, comme tout le monde en pareille pénurie, dans le compartiment congélation : disons en l'occurrence le futur cadavre surgelé de Laura Palmer mais réchauffé ici dans un film à micro-ondes par un David Lynch qu'on a connu moins fast-food.

A l'exception des vingt premières minutes qui nous lancent sur la piste alléchante d'un autre film avec un autre assassin, un autre agent du FBI (Chris Isaak potable) et d'autres doux dingues (Harry Dean Stanton formidable en gardien du camping de la Grosse Truite, qu'il ne faut "jamais !" déranger avant neuf heures, jamais). Twin Peaks semble en effet déplier le catalogue quasiment exhaustifs des tours de mains, de passe-passe (et de con, ma foi) dont est capable la Lynch Incorporated : un film de représentants de commerce un peu fatiguant à la longue dans son obstination à nous vendre ses cravates artistiques : moins fort le Dolby, on a compris que décibel rime avec cruel. Evidemment, dans le tas, grenouillent des morceaux de bien, des beaux restes, notamment une magnifique scène de bordel où, pour une fois, la bande musicale à fond les manettes, les cadrages opiomanes et surtout une durée panique sont dictées par une vraie nécessité : sexe, drogues et rock'n roll. Alors quoi ? C'est assez simple : vous avez adoré le feuilleton, vous allez détester le film.

Gérard Lefort
Libération, 18 mai 1992.

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