Sus au mystère
par Antoine de Baecque
Twin Peaks : Fire Walk With Me.
Sailor et Lula était un film pénible, organisant sa propre construction sur des effets de souffle (embrasements, violence, sexe) destinés à prendre le spectateur en otage. Ce sentiment d'être pris à la gorge, d'être défait de sa propre liberté de voir le film, s'accuse encore avec Twin Peaks : Fire Walk With Me. Pourtant, la manière dont s'ouvre le film, son prélude joue sous forme de charade, ses vingt premières minutes, apparaissent comme une forme très excitante. Lynch y trace de nombreuses pistes d'interprétation, offrant précisement à son spectateur la liberté de comprendre différemment ou de refuser ses histoires.

Il joue d'abord sur de constants décalages de dialogues entre les personnages : Gordon Cole, chef de bureau du FBI, interprété par Lynch lui-même, parle un ton en-dessus, criant sans cesse dans son micro ; ses agents, quant à eux, chuchotent leur enquête, tandis que la police locale se réfugie dans le demi-mot ou le fou rire.

Grâce à cet étalement des registres sonores, le spectateur, dérouté, perdu, est placé au centre d'un jeu de piste qui s'apparente à la naissance d'une improbable enquête. L'apparition des indices suit un identique cheminement : Lil, l'étrange cousine de Cole, accueille les agents du FBI à leur sortie d'avion par une drolatique danse en robe rouge. Chaque geste, chaque détail, chaque accessoire portent en fait une piste d'enquête. Cette danse est comme un livre à clés, un film à clés, ouvrant aux mystères, ce mystère qui présidait à la série télévisée, ce mystère qui, assez systématiquement, va être chassé du film.

Car, plus encore que la résolution d'une énigme (comment Laura Palmer a vécu sa dernière semaine, avant puis pendant son assassinat sauvage), Twin Peaks : Fire Walk With Me s'apparente à une chasse aux énigmes, non pas qu'elles soient minutieusement mises en scène, commentées et résolues, mais parce qu'elles sont, une à une, expulsées du film.
Comment expulser le mystère d'un film qui se fonde sur lui ?
C'est à cette expérience souvent pitoyable que se prête David Lynch avec une conscience professionnelle presque suicidaire. Son personnage central, tout d'abord, Laura Palmer, est totalement dénué de trouble, ou plutôt, son trouble n'est qu'évidence, sans cesse surjoué, tant dans le registre de la sage petite fille aux blanches socquettes que dans celui de la femme fatale droguée et nymphomane. Chaque personnage est ainsi typé, façade pulsionnelle qui ne ressemble jamais à une galerie de portraits inquiétants mais s'apparente plus à la révélation assez anodine d'un masque que l'on finit par très bien connaître : derrière les belles façades, derrière les beaux corps, derrière le propre se cachent la perversité, la drogue, le sexe et le meurtre-roi. Belle affaire et grande découverte...Démasquage qui regarde davantage vers une morale puritaine, voire poujadiste, que vers un jeu paranoïaque triturant les signes de la bonne société américaine. Du côté de la sociologie de bas étage, Lynch n'offre ainsi que des évidences.

La forme de son cinéma ne m'apparait pas beaucoup plus troublée. Une ou deux séquences, sans doute, reprenant le décalage sonore initial, échappent à l'évidence : dans la boîte de nuit ou dans la chambre rouge, lorsque les mots sont presque recouverts par la musique ou qu'ils sont dits à l'envers par un nain "venu d'ailleurs".
Sinon, toute la composition plastique du film repose sur une opposition formelle plutôt simpliste : le monde réel de la petite ville face au monde visionnaire d'un esprit sous drogue. Au premier correspond la fluidité et la douceur des mouvements de caméra; au second les éclairs, la crudité de la lumière, les taches sanglantes et les cris de la bande-son.
Peu à peu, "l'univers sous influence" imprègne le premier, poursuivant Laura Palmer autour de la table des repas familiaux et jusque dans la voiture de son père. La forme accuse donc le père. Autre cliché dont Lynch ne se départira pas : la papa-monstre, traite chez lui avec un manichéisme déconcertant. A force d'opposition formelle entre le doux et le dur, à force d'apparition paternelle, le film réussit à expulser chaque nuance tout en tuant Laura Palmer. Contrat rempli donc, mais grâce à des effets d'intimidation particulièrement éprouvants, irritants, comme si, à chaque moment important du film, régulièrement, le spectateur devait être aspiré par les visions et les bruits, laissé sans recours face au cérémonial complaisant d'un spectacle d'illusionniste.

Antoine de Baecque
Cahiers du Cinema n457, 1992.


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